Poumo-La
(Jeune fille)

à Marie Louville
Réalisatrice de " Les trottoirs de Lhassa

Toutes les fois où je suis morte...
… et elle se souvient de ce matin, quand le petit jour flottait comme un nuage de froid mortel sur les glaces de la rivière, et que le vent de cette montagne courait au ras des neiges désertes, hurlant, entre les rochers noirs d’une ombre tenace. Elle disait et j’écoutais, elle se taisait.
Sans doute elle s’est abritée au fond d’un creux de la montagne, un trou, une grotte, ou peut-être un groupe de rochers sous un toit de neige, elle s’est serrée contre la muraille glacée. Respirer, seulement. Mais respirer fait mal. J’imagine son visage rongé de plaques blanches par le gel et insensible, mais au dedans de la poitrine une douleur, quelle douleur ! quand elle inspire. Les mains ne sont plus là, déjà. Les pieds, elle n’en dit rien, elle traîne en trébuchant ses jambes entortillées dans des bouts de chiffon, des bandelettes, momifiée vive par le blizzard, et le sang ralentit, noircissant sa chair sans doute, je ne sais pas. Elle n’en dit rien. Elle s’est postée contre la muraille, le vent soulève à peine quelques flocons près d’elle et, quand il se tait, le silence est terrible. Cette montagne ne crie plus, personne ne crie ou ne marche sur cette montagne. Le jour avance, le froid aussi. Le sang ralentit encore et elle ne ferme pas les yeux, les cils ne clignent plus, elle respire à petites bouffées comme on hoquette après les larmes et de minces lames de glace se détachent et tombent de sa manche. Elle s’est assise de côté en remontant ses genoux. Sa hanche peine sur la roche en supportant son poids et celui de la glace dont son manteau est alourdi. Bientôt, elle ne sent plus cette douleur-là, si petite. Quand la nuit vient, rien ne change dans l’ombre sur la rivière, sauf le froid que plus rien n’arrête. Elle cesse d’avoir froid enfin.
Me dit-elle quand elle cesse de respirer ? Non, je ne crois pas. Elle ne sait pas, il était trop tard pour y prendre garde, essayer une fois encore, chercher une goulée d’air qui ne fût ni glace ni douleur ni effort démesuré pour elle, égarée si jeune entre Tibet et autres terres dans cette montagne des Himalayas, jeune fille perdue. Elle me dit qu’elle avait perdu sa route et que le froid l’a tuée, cette fois-là. Oui, elle se souvient. Mais elle ne dit que quelques mots, et moi qui suis enfant des villes j’imagine cette montagne inconnue avec des neiges inconnues, et j’imagine sa mort dont elle ne dit rien, si elle s’est débattue et acharnée dans le dernier moment ou si elle s’est doucement endormie comme on le dit parfois. Dehors, c’était dehors partout, maintenant que le blizzard seul était vivant.
Jeune fille aux cheveux gris, elle sourit, tête baissée. C’est l’heure de la paix. A peine m’a-t-elle dit son nom et je saurai bientôt qu’elle en a changé souvent. Les guerres ont parfois cet effet pervers, mais, je le devine, elle a habité chacun d’eux docilement, attentive à respirer. Toutes les fois où elle est morte, pourtant attentive à respirer.
Et il y eut ce jour qu’elle arriva à Lhassa, jour de colère et de peur et de poursuites et de matraquages, à un contre mille au demeurant, et des nonnes à genoux tombées mais attentives jusque sous les coups. Si on peut les tuer, on ne peut les réduire. Et elle, adolescente si pauvre dans ses loques, avec ce ballot de hardes serré dans ses mains de campagnarde, que personne ne lui prête un regard, si apeurée qu’elle ne sait se cacher ou courir, elle les contemple et se demande de quelle sorte est ce courage pour les tenir debout même couchées dans cette rue où on les frappe si fort.
Son nom, à ce moment, est Déchen. Celui dont ses oncles et ses tantes l’appelaient quand elle rêvait, ses seaux pendus au bout des bras, l’œil égaré sur un petit nuage au milieu du ciel bleu. Les oncles et les tantes l’appellent Déchen, mais plus sa mère, trop vite en allée. Si son amour manque, alors aucun, jamais, ne sera assez. Jusqu’aux cheveux gris. Tous les petits nuages du ciel bleu n’y feront rien, ni le soleil sur la montagne, ni le ruisseau qui recommence à couler, ni la poule qui court si drôlement, ni le bijou bon marché trouvé par terre, ni le regard en coin du garçon qui passe. Elle s’enfuit peut-être. Lui a-t-on promis un travail dans cette ville à des journées de marche du village ? Cette fois-là, pas de montagne ni de neige, juste la route et quelques yacks, un homme jovial l’interpelle du haut de son petit cheval, une femme en pèlerinage lui offre du thé, délicieux. Elle marche. Elle grignote une poignée de graines tout en marchant jusqu’à la ville, et parfois, le soir, elle rit avec un groupe de voyageurs aisés qui lui font place et l’appellent de petits noms malicieux. On lui offre aussi un manteau de peau encore très robuste mais un peu taché de graisse, celui-là même qu’elle emportera dans la montagne malgré les années passées. C’est ce que je crois.
Comment aurait-elle su : que Lhassa avait tant changé, elle qui n’était jamais venue, si elle n’avait lu dans le regard des vieux ? Que ces places et ces immeubles neufs avaient poussé sur les lieux de leur Histoire abattue et rasée ? ‘’ Où sont les trois stupas de la porte de Lhassa ?….’’ pleure une chanson d’aujourd’hui. Elle apprit assez vite que de l’autre côté de sa rue les putes chinoises valaient deux fois plus que les tibétaines et pourtant elle n’était jamais allée à l’école car c’était trop cher. Au fond de la niche où elle habitait et tapinait , elle ne se demanda pas souvent de quelle sorte était ce courage qu’elle vit dans ces jours de colère, et de quelle sorte le silence des vieux, le sourire des prisonniers libérés au bord de la mort, le regard farouche de ceux qu’on emporte vers leur exécution et la patience de la terre volée, empoisonnée, où les monastères ne poussaient plus comme fiers épis d’orge au soleil, sur le flanc escarpé des montagnes.
Travailler, respirer. Respirer est un travail aussi quand il y a si peu de nuages blancs au plafond de sa niche, et quand bien même il en viendrait un, comment l’apercevoir au travers du client qui pèse sur son ventre ? Il vint d’abord en client et revint et revint. Il s’appelait Tashi, riait de tout avec elle mais quand il s’en allait ses yeux s’assombrissaient. Certaines nuits, il avait des histoires au fond des ruelles avec de petits revendeurs et des filles ivres criaient quand ils se battaient. Au matin, il venait tambouriner à la porte malgré la mauvaise humeur du propriétaire et elle le recevait encore tiède de sommeil et sans même avoir mangé. Il lui racontait tout avec des fanfaronnades, pendant qu’il s’allongeait sur elle, et parfois elle baillait mais finissait toujours par rire avec lui parce qu’elle n’avait personne avec qui s’amuser et qu’il était si drôle et moins lourd que beaucoup de clients. Un matin qu’il s’était fait battre comme plâtre et voler jusqu’à sa dernière pièce, elle voulut bien qu’il couche avec elle gratis, le pauvre, avec son œil fermé par un coup de poing et la pommette fendue. L’habitude fut prise, il ne paya plus jamais. Ils étaient amis et quand il arrivait, si quelqu’un était avec elle il attendait son tour en jonglant avec des cailloux devant la porte. L’homme parti, il entrait, elle se poussait sur le côté du mince matelas pour lui faire une place, elle fermait les yeux. Il prit le pli de changer l’eau de l’unique cuvette où elle se lavait parfois, mais pas toujours, entre deux clients. Il plaisantait très fort à chaque fois parce que ce n’était pas un travail d’homme, il demandait à être payé pour ce travail indigne de lui et de ce qu’il portait entre les jambes, et elle riait si fort qu’elle en avait mal aux côtes. Par plaisanterie, elle lui lança un jour une poignée de pièces et ce fut dit. Il avait maintenant une fille qui travaillait pour lui, et, s’il lui arrivait de glisser un mot tendre dans son oreille pendant l’amour , il n’oubliait jamais de vider son porte-monnaie de plastique fluo en regardant bien au fond s’il restait quelque chose. Parfois, elle dut attendre toute une journée un premier client sans avoir rien pour manger. Et le propriétaire à payer. Respirer, attendre. Elle se querellait souvent avec les filles d’en face, plus jolies, mieux considérées, pour autant qu’une pute puisse l’être, et surtout mieux payées. Elle rêva une fois qu’elle était chinoise, qu’elle tapinait de l’autre côté dans un vrai-faux salon de coiffure, que le client était beau et très riche et que… Et quand elle s’éveilla elle eut honte. Dans ses rêves, elle n’avait jamais faim.
Mais Tashi avait ses secrets qui ne regardent pas les putes. Quand il disparut, elle se souvint de ses airs sombres et quitta sa niche pour le chercher partout dans la ville. Les gars des petits réseaux, que la police n’inquiétait guère, car était pain bénit tout ce qui pouvait avilir ce peuple tant qu’il ne faisait pas de politique, ricanèrent sur son passage et ne dirent mot de ce qu’ils savaient. L’un d’eux informa son contact au poste de police et Déchen fut arrêtée. Bastonnée, violée, enfermée. Tout de suite elle apprit - respirer, respirer - ce qu’endurent les prisonniers politiques dans la prison n°1 de Lhassa, et c’est un catalogue de ce qu’on peut infliger à un corps vivant quand l’esprit qui l’habite n’est pas politiquement correct : battre jusqu’au sang, ébouillanter, arroser de pétrole et suspendre au dessus d’un feu, fracturer les membres, électrocuter, noyer, violer et sodomiser au moyen de matraques électriques, affamer, entasser à dix dans une seule cellule, abandonner dans ses propres excréments, humilier, condamner aux travaux forcés dans les champs ou exécuter immédiatement après la parodie de procès.
Mais le jour même surgit une dame qui offrit de l’argent pour sa libération. Déchen fut relâchée. Le propriétaire la soigna pensant trois jours en grommelant mais ne voulut jamais être remboursé de ses frais. Il vint un médecin clandestin qui l’écouta avec bienveillance, dit qu’il faudrait du temps et mit dans ses mains un sachet de pilules et des herbes. Elle ne le revit jamais. Après avoir beaucoup pleuré, mais surtout de faiblesse, elle sortit dans la rue. Tashi ne tambourinait plus à sa porte la nuit et ne soufflait plus, en riant, sur la peau bleue de ses paupières fatiguées. Tashi n’était plus qu’un fantôme, l’image résiduelle d’une autre vie, une ombre sur ses pensées, le compagnon heureux de ses rêves et, dans les rues, une question sans réponse. Elle me dit qu’il était toujours là, au fond de sa pensée, même si elle l’oublia parfois au fil des années, et que, depuis ce temps, nul ne pouvait plus le lui prendre.
Elle sortit dans les rues. La ville avait changé, ou était-ce son regard ? Klaxons, enseignes lumineuses, banques obèses, centres commerciaux recouverts de faïences blanches, Karaokés-bordels aux filles trop maquillées, bouteilles de bière chinoise ‘’ Ruban Bleu ’’ ou ‘’ Lhasa’’ cassées sur les trottoirs, lazzi des soldats et puis, ce nénuphar, le Potala blanc et rouge aux toits dorés érigé sur le mont Marpori et où désormais des écriteaux en langue chinoise gèrent pêle-mêle touristes et pèlerins... Par la grâce d’une mémoire qu’elle ne se connaissait pas elle eut bientôt dans les rues ce regard des vieux qui garde la ville intacte, malgré ses quartiers rasés et ses fast-food. Maintenant elle savait ce qu’ils savaient, mais que faire ? Survivre. Respirer, attendre. Rentrer chez soi. Dans ma niche ? murmure-t-elle. C’est ma niche. Elle sourit, elle ne dit rien. Plus jamais elle ne se disputera avec les filles d’en face, qui ‘’ ne prennent pas de client tibétain ‘’. Les suivra parfois des yeux, de ce regard nouveau qui est plein de silence. Elle travaille, elle paye son propriétaire. Puis elle va se promener les après-midi quand elle ne dort pas, elle va se remplir le cœur de verdure et de paix malgré le charivari des avenues encombrées de voitures et les uniformes à tous les coins de rue, elle va jusqu’au plan d’eau dans le Parc du peuple. Les garçons portent des casquettes de base-ball et des vestes de cuir, les filles ont des cheveux teints et des semelles compensées, et partout, sévit la sonnerie des téléphones portables. Un vieux chinois grommelle contre ce pays trop froid, la vieille femme qui l’accompagne se plaint de ne pas trouver de poisson.
Déchen soupire imperceptiblement. Pour le plaisir d’entendre parler sa langue, elle ira traîner sur le Barkhor, dans le marché du quartier historique réduit comme peau de chagrin par les bulldozer. Une foule hétéroclite déambule autour du vieux temple, le Jokhang, ou vaque à ses occupations, pèlerins, marchands, moines, mendiants, nomades, policiers, touristes. Elle marche, elle tourne autour du lieu saint entre le grincement des moulins à prières et les ricanements d’un policier hilare assis sous un parasol, et Déchen écoute longuement les psalmodies des moines avant d’aller plus loin contempler la rivière Kyichou.
Un jour, un matin, elle rassemble quelques vivres, quelques hardes, son vieux manteau de peau et s’enfuit. Bizarrement, nul soldat ne l’arrête. La montagne l’encercle, puis le froid, et la voici qui se prend à mourir dans cet abri sous les rochers. La rivière se fige aussi, c’est à peine si une poignée de soleil vient toucher les cimes qui l’entourent.
Jeune fille à tête grise, elle me dit qu’un marchand ambulant qui retournait en Chine l’a trouvée sur sa route. Avec ses compagnons et ses bêtes, il l’a emportée dans son village et soignée, puis il l’a épousée. Pendant dix ans elle ne parle plus sa langue.
Dans cette contrée reculée et aride du Shaanxi qu’ont épargnée les vents amers de la Révolution (1) , ces dix ans ont passé comme un rêve. Loin des villes, Déchen, qu’on appelle ici Niu’er, c’est à dire "fille", gratte la terre nue pour arracher à ce désert quelques racines. Son mari presque toujours sur les routes lui a toutefois fait deux filles qui seront, comme elle, les esclaves de leur belle-mère, si par chance on trouve un jour à les marier. Ou encore, elles seront échangées ou vendues. Sur le khang où elle dort avec ses petites toutes serrées contre sa poitrine, Niu’er essaie de chantonner pour elles un air de son enfance ou un refrain de karaoké, mais se souvenir est un travail qui se rajoute. Respirer. Oublier. ‘’ Où sont les trois stupas de la porte de Lhassa... ‘’. Respirer, oublier. Partir ? Où ? Que ferai-je de mes enfants ? Son mari connaît, lui a-t-il dit, des gens puissants qui la retrouveront partout où elle s’enfuira. Elle ne sait qu’en penser, pense-t-elle à s’enfuir dans ce désert de sable et de cailloux où le vent ocre, chargé de poussière, mélange ciel et terre jour après jour ?
Elle ne dit rien de ses travaux, de ses fatigues, de ses douleurs. Elle ne dit presque rien de la famille, des autres femmes, de la maison creusée dans la colline faute de bois ou de pierres pour construire. De la faim, de la soif. De la misère. De la solitude. Parfois un sourire lui vient au souvenir d’une jeune fille, une voisine, qui l’appelait ‘’ Tante’’ avec gravité, et c’est tout. Jeune fille, ’’ Poumo-La ‘’ dirait-on avec politesse dans son pays. Mais pas ici. Ici, toutes les femmes sont étrangères, achetées ou échangées dans les villages alentour, et Niu’er, comme les autres, n’est que fille, c’est à dire un outil pour le travail, la reproduction ou l’échange ; un outil trouvé très loin dans les montagnes du sud-ouest et qui n’aura pas trop coûté. Toutes les fois où je suis morte... Mes filles, où êtes-vous ?
Du bout du doigt, je touche, non, je n’ose toucher ni caresser ses cheveux gris. Voici de l’eau, voici du thé. Quand ils ont donné mes enfants je suis morte, dit-elle, et la tasse de thé ne tremble pas dans ses mains. Merci, Ninette-La, dit-elle encore avant de boire. Ô Poumo-La, Ô mon amie Déchen dont le corps ne sait plus trembler ... Voici tout à coup qu’elle s’anime, qu’elle sourit, elle me raconte une légende de son pays, une histoire d’os, de lumière et de vieille mère, de fils oublieux et de prières, et elle rit, et elle rit. Puis elle se taît, ses yeux regardent en dedans, elle cherche machinalement à son cou le vieux collier de perles en bois, son seul bien. Quand j’étais morte, commence-t-elle. Mais elle se tait encore.
Maintenant, maintenant, ma lèvre tremble et je ne me tais pas, je prends dans ses mains la tasse vide et moi qui suis enfant des villes je dis, je dis pour qu'elle ne meure plus jamais :
- Je me souviens, Déchen-La, je me souviens quand tu courais dans la montagne et que le vent, quel vent !…

(1) Vents amers, Harry Wu, éditions Bleu de Chine, 1995.

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