|
Toutes
les fois où je suis morte...
et elle se souvient de ce matin, quand le petit jour flottait
comme un nuage de froid mortel sur les glaces de la rivière,
et que le vent de cette montagne courait au ras des neiges désertes,
hurlant, entre les rochers noirs dune ombre tenace. Elle disait
et jécoutais, elle se taisait.
Sans doute elle sest abritée au fond dun creux
de la montagne, un trou, une grotte, ou peut-être un groupe
de rochers sous un toit de neige, elle sest serrée
contre la muraille glacée. Respirer, seulement. Mais respirer
fait mal. Jimagine son visage rongé de plaques blanches
par le gel et insensible, mais au dedans de la poitrine une douleur,
quelle douleur ! quand elle inspire. Les mains ne sont plus là,
déjà. Les pieds, elle nen dit rien, elle traîne
en trébuchant ses jambes entortillées dans des bouts
de chiffon, des bandelettes, momifiée vive par le blizzard,
et le sang ralentit, noircissant sa chair sans doute, je ne sais
pas. Elle nen dit rien. Elle sest postée contre
la muraille, le vent soulève à peine quelques flocons
près delle et, quand il se tait, le silence est terrible.
Cette montagne ne crie plus, personne ne crie ou ne marche sur cette
montagne. Le jour avance, le froid aussi. Le sang ralentit encore
et elle ne ferme pas les yeux, les cils ne clignent plus, elle respire
à petites bouffées comme on hoquette après
les larmes et de minces lames de glace se détachent et tombent
de sa manche. Elle sest assise de côté en remontant
ses genoux. Sa hanche peine sur la roche en supportant son poids
et celui de la glace dont son manteau est alourdi. Bientôt,
elle ne sent plus cette douleur-là, si petite. Quand la nuit
vient, rien ne change dans lombre sur la rivière, sauf
le froid que plus rien narrête. Elle cesse davoir
froid enfin.
Me dit-elle quand elle cesse de respirer ? Non, je ne crois pas.
Elle ne sait pas, il était trop tard pour y prendre garde,
essayer une fois encore, chercher une goulée dair qui
ne fût ni glace ni douleur ni effort démesuré
pour elle, égarée si jeune entre Tibet et autres terres
dans cette montagne des Himalayas, jeune fille perdue. Elle me dit
quelle avait perdu sa route et que le froid la tuée,
cette fois-là. Oui, elle se souvient. Mais elle ne dit que
quelques mots, et moi qui suis enfant des villes jimagine
cette montagne inconnue avec des neiges inconnues, et jimagine
sa mort dont elle ne dit rien, si elle sest débattue
et acharnée dans le dernier moment ou si elle sest
doucement endormie comme on le dit parfois. Dehors, cétait
dehors partout, maintenant que le blizzard seul était vivant.
Jeune fille aux cheveux gris, elle sourit, tête baissée.
Cest lheure de la paix. A peine ma-t-elle dit
son nom et je saurai bientôt quelle en a changé
souvent. Les guerres ont parfois cet effet pervers, mais, je le
devine, elle a habité chacun deux docilement, attentive
à respirer. Toutes les fois où elle est morte, pourtant
attentive à respirer.
Et il y eut ce jour quelle arriva à Lhassa, jour de
colère et de peur et de poursuites et de matraquages, à
un contre mille au demeurant, et des nonnes à genoux tombées
mais attentives jusque sous les coups. Si on peut les tuer, on ne
peut les réduire. Et elle, adolescente si pauvre dans ses
loques, avec ce ballot de hardes serré dans ses mains de
campagnarde, que personne ne lui prête un regard, si apeurée
quelle ne sait se cacher ou courir, elle les contemple et
se demande de quelle sorte est ce courage pour les tenir debout
même couchées dans cette rue où on les frappe
si fort.
Son nom, à ce moment, est Déchen. Celui dont ses oncles
et ses tantes lappelaient quand elle rêvait, ses seaux
pendus au bout des bras, lil égaré sur
un petit nuage au milieu du ciel bleu. Les oncles et les tantes
lappellent Déchen, mais plus sa mère, trop vite
en allée. Si son amour manque, alors aucun, jamais, ne sera
assez. Jusquaux cheveux gris. Tous les petits nuages du ciel
bleu ny feront rien, ni le soleil sur la montagne, ni le ruisseau
qui recommence à couler, ni la poule qui court si drôlement,
ni le bijou bon marché trouvé par terre, ni le regard
en coin du garçon qui passe. Elle senfuit peut-être.
Lui a-t-on promis un travail dans cette ville à des journées
de marche du village ? Cette fois-là, pas de montagne ni
de neige, juste la route et quelques yacks, un homme jovial linterpelle
du haut de son petit cheval, une femme en pèlerinage lui
offre du thé, délicieux. Elle marche. Elle grignote
une poignée de graines tout en marchant jusquà
la ville, et parfois, le soir, elle rit avec un groupe de voyageurs
aisés qui lui font place et lappellent de petits noms
malicieux. On lui offre aussi un manteau de peau encore très
robuste mais un peu taché de graisse, celui-là même
quelle emportera dans la montagne malgré les années
passées. Cest ce que je crois.
Comment aurait-elle su : que Lhassa avait tant changé, elle
qui nétait jamais venue, si elle navait lu dans
le regard des vieux ? Que ces places et ces immeubles neufs avaient
poussé sur les lieux de leur Histoire abattue et rasée
? Où sont les trois stupas de la porte de Lhassa
?
. pleure une chanson daujourdhui.
Elle apprit assez vite que de lautre côté de
sa rue les putes chinoises valaient deux fois plus que les tibétaines
et pourtant elle nétait jamais allée à
lécole car cétait trop cher. Au fond de
la niche où elle habitait et tapinait , elle ne se demanda
pas souvent de quelle sorte était ce courage quelle
vit dans ces jours de colère, et de quelle sorte le silence
des vieux, le sourire des prisonniers libérés au bord
de la mort, le regard farouche de ceux quon emporte vers leur
exécution et la patience de la terre volée, empoisonnée,
où les monastères ne poussaient plus comme fiers épis
dorge au soleil, sur le flanc escarpé des montagnes.
Travailler, respirer. Respirer est un travail aussi quand il y a
si peu de nuages blancs au plafond de sa niche, et quand bien même
il en viendrait un, comment lapercevoir au travers du client
qui pèse sur son ventre ? Il vint dabord en client
et revint et revint. Il sappelait Tashi, riait de tout avec
elle mais quand il sen allait ses yeux sassombrissaient.
Certaines nuits, il avait des histoires au fond des ruelles avec
de petits revendeurs et des filles ivres criaient quand ils se battaient.
Au matin, il venait tambouriner à la porte malgré
la mauvaise humeur du propriétaire et elle le recevait encore
tiède de sommeil et sans même avoir mangé. Il
lui racontait tout avec des fanfaronnades, pendant quil sallongeait
sur elle, et parfois elle baillait mais finissait toujours par rire
avec lui parce quelle navait personne avec qui samuser
et quil était si drôle et moins lourd que beaucoup
de clients. Un matin quil sétait fait battre
comme plâtre et voler jusquà sa dernière
pièce, elle voulut bien quil couche avec elle gratis,
le pauvre, avec son il fermé par un coup de poing et
la pommette fendue. Lhabitude fut prise, il ne paya plus jamais.
Ils étaient amis et quand il arrivait, si quelquun
était avec elle il attendait son tour en jonglant avec des
cailloux devant la porte. Lhomme parti, il entrait, elle se
poussait sur le côté du mince matelas pour lui faire
une place, elle fermait les yeux. Il prit le pli de changer leau
de lunique cuvette où elle se lavait parfois, mais
pas toujours, entre deux clients. Il plaisantait très fort
à chaque fois parce que ce nétait pas un travail
dhomme, il demandait à être payé pour
ce travail indigne de lui et de ce quil portait entre les
jambes, et elle riait si fort quelle en avait mal aux côtes.
Par plaisanterie, elle lui lança un jour une poignée
de pièces et ce fut dit. Il avait maintenant une fille qui
travaillait pour lui, et, sil lui arrivait de glisser un mot
tendre dans son oreille pendant lamour , il noubliait
jamais de vider son porte-monnaie de plastique fluo en regardant
bien au fond sil restait quelque chose. Parfois, elle dut
attendre toute une journée un premier client sans avoir rien
pour manger. Et le propriétaire à payer. Respirer,
attendre. Elle se querellait souvent avec les filles den face,
plus jolies, mieux considérées, pour autant quune
pute puisse lêtre, et surtout mieux payées. Elle
rêva une fois quelle était chinoise, quelle
tapinait de lautre côté dans un vrai-faux salon
de coiffure, que le client était beau et très riche
et que
Et quand elle séveilla elle eut honte.
Dans ses rêves, elle navait jamais faim.
Mais Tashi avait ses secrets qui ne regardent pas les putes. Quand
il disparut, elle se souvint de ses airs sombres et quitta sa niche
pour le chercher partout dans la ville. Les gars des petits réseaux,
que la police ninquiétait guère, car était
pain bénit tout ce qui pouvait avilir ce peuple tant quil
ne faisait pas de politique, ricanèrent sur son passage et
ne dirent mot de ce quils savaient. Lun deux informa
son contact au poste de police et Déchen fut arrêtée.
Bastonnée, violée, enfermée. Tout de suite
elle apprit - respirer, respirer - ce quendurent les prisonniers
politiques dans la prison n°1 de Lhassa, et cest un catalogue
de ce quon peut infliger à un corps vivant quand lesprit
qui lhabite nest pas politiquement correct : battre
jusquau sang, ébouillanter, arroser de pétrole
et suspendre au dessus dun feu, fracturer les membres, électrocuter,
noyer, violer et sodomiser au moyen de matraques électriques,
affamer, entasser à dix dans une seule cellule, abandonner
dans ses propres excréments, humilier, condamner aux travaux
forcés dans les champs ou exécuter immédiatement
après la parodie de procès.
Mais le jour même surgit une dame qui offrit de largent
pour sa libération. Déchen fut relâchée.
Le propriétaire la soigna pensant trois jours en grommelant
mais ne voulut jamais être remboursé de ses frais.
Il vint un médecin clandestin qui lécouta avec
bienveillance, dit quil faudrait du temps et mit dans ses
mains un sachet de pilules et des herbes. Elle ne le revit jamais.
Après avoir beaucoup pleuré, mais surtout de faiblesse,
elle sortit dans la rue. Tashi ne tambourinait plus à sa
porte la nuit et ne soufflait plus, en riant, sur la peau bleue
de ses paupières fatiguées. Tashi nétait
plus quun fantôme, limage résiduelle dune
autre vie, une ombre sur ses pensées, le compagnon heureux
de ses rêves et, dans les rues, une question sans réponse.
Elle me dit quil était toujours là, au fond
de sa pensée, même si elle loublia parfois au
fil des années, et que, depuis ce temps, nul ne pouvait plus
le lui prendre.
Elle sortit dans les rues. La ville avait changé, ou était-ce
son regard ? Klaxons, enseignes lumineuses, banques obèses,
centres commerciaux recouverts de faïences blanches, Karaokés-bordels
aux filles trop maquillées, bouteilles de bière chinoise
Ruban Bleu ou Lhasa
cassées sur les trottoirs, lazzi des soldats et puis, ce
nénuphar, le Potala blanc et rouge aux toits dorés
érigé sur le mont Marpori et où désormais
des écriteaux en langue chinoise gèrent pêle-mêle
touristes et pèlerins... Par la grâce dune mémoire
quelle ne se connaissait pas elle eut bientôt dans les
rues ce regard des vieux qui garde la ville intacte, malgré
ses quartiers rasés et ses fast-food. Maintenant elle savait
ce quils savaient, mais que faire ? Survivre. Respirer, attendre.
Rentrer chez soi. Dans ma niche ? murmure-t-elle. Cest ma
niche. Elle sourit, elle ne dit rien. Plus jamais elle ne se disputera
avec les filles den face, qui ne prennent pas
de client tibétain . Les suivra parfois des yeux,
de ce regard nouveau qui est plein de silence. Elle travaille, elle
paye son propriétaire. Puis elle va se promener les après-midi
quand elle ne dort pas, elle va se remplir le cur de verdure
et de paix malgré le charivari des avenues encombrées
de voitures et les uniformes à tous les coins de rue, elle
va jusquau plan deau dans le Parc du peuple. Les garçons
portent des casquettes de base-ball et des vestes de cuir, les filles
ont des cheveux teints et des semelles compensées, et partout,
sévit la sonnerie des téléphones portables.
Un vieux chinois grommelle contre ce pays trop froid, la vieille
femme qui laccompagne se plaint de ne pas trouver de poisson.
Déchen soupire imperceptiblement. Pour le plaisir dentendre
parler sa langue, elle ira traîner sur le Barkhor, dans le
marché du quartier historique réduit comme peau de
chagrin par les bulldozer. Une foule hétéroclite déambule
autour du vieux temple, le Jokhang, ou vaque à ses occupations,
pèlerins, marchands, moines, mendiants, nomades, policiers,
touristes. Elle marche, elle tourne autour du lieu saint entre le
grincement des moulins à prières et les ricanements
dun policier hilare assis sous un parasol, et Déchen
écoute longuement les psalmodies des moines avant daller
plus loin contempler la rivière Kyichou.
Un jour, un matin, elle rassemble quelques vivres, quelques hardes,
son vieux manteau de peau et senfuit. Bizarrement, nul soldat
ne larrête. La montagne lencercle, puis le froid,
et la voici qui se prend à mourir dans cet abri sous les
rochers. La rivière se fige aussi, cest à peine
si une poignée de soleil vient toucher les cimes qui lentourent.
Jeune fille à tête grise, elle me dit quun marchand
ambulant qui retournait en Chine la trouvée sur sa
route. Avec ses compagnons et ses bêtes, il la emportée
dans son village et soignée, puis il la épousée.
Pendant dix ans elle ne parle plus sa langue.
Dans cette contrée reculée et aride du Shaanxi quont
épargnée les vents amers de la Révolution
(1) , ces dix ans ont passé comme un rêve.
Loin des villes, Déchen, quon appelle ici Niuer,
cest à dire "fille", gratte la terre nue
pour arracher à ce désert quelques racines. Son mari
presque toujours sur les routes lui a toutefois fait deux filles
qui seront, comme elle, les esclaves de leur belle-mère,
si par chance on trouve un jour à les marier. Ou encore,
elles seront échangées ou vendues. Sur le khang où
elle dort avec ses petites toutes serrées contre sa poitrine,
Niuer essaie de chantonner pour elles un air de son enfance
ou un refrain de karaoké, mais se souvenir est un travail
qui se rajoute. Respirer. Oublier. Où sont les
trois stupas de la porte de Lhassa... . Respirer, oublier.
Partir ? Où ? Que ferai-je de mes enfants ? Son mari connaît,
lui a-t-il dit, des gens puissants qui la retrouveront partout où
elle senfuira. Elle ne sait quen penser, pense-t-elle
à senfuir dans ce désert de sable et de cailloux
où le vent ocre, chargé de poussière, mélange
ciel et terre jour après jour ?
Elle ne dit rien de ses travaux, de ses fatigues, de ses douleurs.
Elle ne dit presque rien de la famille, des autres femmes, de la
maison creusée dans la colline faute de bois ou de pierres
pour construire. De la faim, de la soif. De la misère. De
la solitude. Parfois un sourire lui vient au souvenir dune
jeune fille, une voisine, qui lappelait Tante
avec gravité, et cest tout. Jeune fille,
Poumo-La dirait-on avec politesse dans son pays. Mais
pas ici. Ici, toutes les femmes sont étrangères, achetées
ou échangées dans les villages alentour, et Niuer,
comme les autres, nest que fille, cest à dire
un outil pour le travail, la reproduction ou léchange
; un outil trouvé très loin dans les montagnes du
sud-ouest et qui naura pas trop coûté. Toutes
les fois où je suis morte... Mes filles, où êtes-vous
?
Du bout du doigt, je touche, non, je nose toucher ni caresser
ses cheveux gris. Voici de leau, voici du thé. Quand
ils ont donné mes enfants je suis morte, dit-elle, et la
tasse de thé ne tremble pas dans ses mains. Merci, Ninette-La,
dit-elle encore avant de boire. Ô Poumo-La, Ô mon amie
Déchen dont le corps ne sait plus trembler ... Voici tout
à coup quelle sanime, quelle sourit, elle
me raconte une légende de son pays, une histoire dos,
de lumière et de vieille mère, de fils oublieux et
de prières, et elle rit, et elle rit. Puis elle se taît,
ses yeux regardent en dedans, elle cherche machinalement à
son cou le vieux collier de perles en bois, son seul bien. Quand
jétais morte, commence-t-elle. Mais elle se tait encore.
Maintenant, maintenant, ma lèvre tremble et je ne me tais
pas, je prends dans ses mains la tasse vide et moi qui suis enfant
des villes je dis, je dis pour qu'elle ne meure plus jamais :
- Je me souviens, Déchen-La, je me souviens quand tu courais
dans la montagne et que le vent, quel vent !
(1)
Vents amers, Harry Wu, éditions Bleu
de Chine, 1995.
*
|